Shafak, E. (2002). Bonbon Palace (Bit Palas). Paris, Editions Phébus.
Le Guin, U. K. Femmes, Rêves, Dragons.
cité en exergue par Shafak, E. (2002). Bonbon Palace (Bit Palas). Paris, Editions Phébus.

Le Ghetto peut lui aussi être un endroit tranquille et sécurisant, mais ce qui fait de ce lieu un ghetto est l’obligation que nous avons d’y vivre. Maintenant que les murs ont commencé à s’effondrer, je pense que nous avons intérêt à franchir les décombres et nous confronter  la ville qui est à l’extérieur.

Exergue: Le Ghetto peut lui aussi être un endroit tranquille et sécurisant, mais ce qui fait de ce lieu un ghetto est l’obligation que nous avons d’y vivre. Maintenant que les murs ont commencé à s’effondrer, je pense que nous avons intérêt à franchir les décombres et nous confronter  la ville qui est à l’extérieur.

p. 31: Quant au cimetière orthodoxe arménien, il connaissait de son côté la même affluence (que le cimetière musulman). Avec une seule différence: la grande majorité des visiteurs venaient ici non pour régler le déménagement des teombes mais pour leur faire leurs adieux. Car même s’ils parvenaient à obtenir les autorisations de transfert, il ne savaient toujours pas dans quel recoin de ces cimetières orthodoxes d’autres quartiers de la ville, qui, au fil du temps, s’étaient réduits comme une peau de chagrin, ils pourraient enterrer leurs morts. Certaines familles influentes et certaines églises réussirent à transférer quelques tombes. Mais cela n’alla pas plus loin. Parmi les sépultures restantes, on trouvait aussi bien des tombes orphelines à l’abandon que les caveaux d’importants personnages issues de grandes familles; il y en avait aussi dont les enfants et petits-enfants étaient éparpillés au quatre coins de la terre, ou d’autres dont les descendants vivaient toujours à Istanbul; certaines abritaient des gens qui leur vie durant avaient voué un respect aveugle à l’Etat et un fidèle attachement à leur religion, et d’autres n’ayant jamais reconnu ni Etat ni Dieu…

Car ainsi va le monde. L’infortune d’appartenir à une minorité ne vient pas d’une infériorité  numérique face à la majorité, mais d’une assimilation qualitative. En tant que membre d’une minorité, vous pouvez trimer comme une fourmi et vous tuer à la tâche, voire trouver le bon filon pour amasser des biens et vous constituer une fortune considérable, un beau jour, vous pouvez être mis dans le même panier et soumis au même traitement que des gens ayant passé leur vie dans l’oisiveté ou restés dans un état crasse depuis l’eau du premier bain donné par la sage-femme, pour la simple raison que vous êtes membre de la même communauté et le resterez à jamais. Jamais les riches issus de minorités ne sont assez riches, ni les puissants suffisamment puissants. Dans la Turquie des années 1950 notamment, ni un riche musulman voyant un musulman pauvre pouvait se dire qu’il ne lui ressemblait pas, un riche minoritaire considérant un pauvre de sa minorité voyait devant lui quelqu’un qui, en dépit du fait qu’il ne lui ressemblait pas, pouvait être tenu pour son semblable.

p. 94: Les gens des pays en voie de développement se plaisent à chérir ceux qui rejoignent leurs rangs après avoir vécu dans des pays développés, à fortiori s’ils en sont originaires. Djemal aussi, qui s’était converti à l’islam dès son retour à Istanbul, eut largement sa part de cette affection particulière vouée aux chrétiens, aux étrangers installés en Turquie, aux touristes qui chaque année viennent systématiquement y passer leurs vacances et surtout aux occidentales mariées à des Turcs et ayant consenti à donner un prénom turc à leurs enfants.

En réalité, il considérait l’Australie comme son pays et n’appréciait guère la Turqui ni les Turcs. Encore moins les Turques! Avec leurs épaules étroites, leur hanches larges, leurs propertions s’élargissant de manière inconsidérée du haut vers le bas, elles étaient autant depetites poires sans attrait et négligées (…). Non, vraiment, Djemal n’était pas enchanté d’être là. La seule raison qui le retenait de partir était son frère jumau, resté cloué en Turquie.

p. 207-8: “Langue” est l’un des mots les plus aberrants du language. Même si ce terme englobe la somme des mots nécessitant une définition, il n’en reste pas moins un mot. S’il devait s’apparenter  un autre vocable, le mot “langue” pourrait se rapprocher du mot “repas”. Regrouper sous l’appellation de “repas” la combinaison de divers comestibles (…) est aussi caduc et loin de la réalité que donner le nom de “langue” aux multiples combinaisons d’une expression émanent de tant d’instruments différents et constituée d’une infinie variété de styles. Je me dois d’ajouter qu’en faisant ce constat, je n’ai pas poussé l’analyse jusqu’à des distinctions “linguistiques” telles que la cuisine chinoise, la cuisine turque, la cuisine espagnole…et me suis uniquement fondé sur les différences existant dans la seule “cuisine nationale”.

p. 208: La langue est un sac poubelle rempli des mots que nous n’avons pas utilisés ou osé prononcer au cours de la journée (…). La langue est le résidu de l’attention, du tact et de la délicatesse dont nous avons fait preuve oralement ou par écrit, envers les autres.

p. 222: “Les gens de mon peuple” avait donné l’estoquade. (…). Chaque fois que deux personnes débattaient d’un groupe dont l’une était issue et l’autre pas, le doit de paente se trouvait subitement à l’ordre du jour: c’était la fin de la route, le noeud gordien des débats, la dernière scène avant la tombée du rideau. Après quoi, chacun retournait d’où il venait, la personne mariée dans ses foyers, le paysans dans son village….(….). Cela ne faisait aucune différence pour moi. Toutes deux, en même temps, étaient mes femmes.

p. 256: Depuis son arrivée en Turquie (…) elle ne réussissait pas encore à faire l’aşure comme elle le voulait. (…). C’est qu’à cette époque elle s’intéressait davantage à la légence de l’aşure qu’à la manière dont les Turcs le consommaient.

(…)A tout moment, on pouvait ajouter quelque chose. C’est pour cela que ce met est si particulier; contrairement à d’autres desserts, la liste des ingrédients n’est pas limitée, et leur proportions n’étaient pas rigoureuses. L’aşure était semblable à une cité cosmopolite qui ne refoule pas les étrangers de ses rues, et où les nouveaux venus se fondent rapidement dans la masse des autochtones. C’est l’illimité créé par des moyens limités, l’opulence engendrée par la pénurie, la diversité infinie surgissant là où finissaient les espèces.(…)

p. 258: Dans sa lettre, Son Epouse Nadya racontait que si un seul mets sur Terre pouvait ressembler à la Tour de Babel du livre de la Genèse, c’était bien l’aşure (…) Tous les ingrédients sur le feu bruissaient d’une seule voix mais chacun dans sa propre langue.

p. 426: Ici c’est la Turquie. Les Occidentaux en ont depuis longtemps terminé avec la Lune, ils ont déjà commencé  diviser Mars en lots et pourront bientôt cloner les humains. Et nous, qu’est-ce qu’on fait pendant ce temps? Nous découvrons un saint dans notre jardin. Ce n’est pas un saint, c’est une plante miraculeusement sortie de terre en l’arrosant. Ensuite, on se plait que la Communauté européenne ne veuille pas de nous. Pourquoi voudrait-elle de nous? Le jour lù les Européens auront besoin de saints, alors là, il se dépêcheront de nous intégrer.