pas pleurer
Salvayre, Lydie (2014), Pas pleurer (Paris: Seuil).

« Peux-tu me rendre le service, me dit tout à coup ma mère, de faire désapparaître le sirop pour la toux qui est coloqué sur le frigo ? Il me raccorde très néfastement doña Pura »

La langue cosmopolite que Lydie Salvayre met avec bonheur dans la bouche de sa maman nous comble, tout comme ce récit à deux voix…ou trois, d’une mère et de sa fille se souvenant de l’été 36 en Espagne en écho à celui que vécu avec horreur Georges Bernanos à Palma de Majorque et qu’il publie dans Grands Cimetières sous la lune (Le  Castor  Astral 2008).

Ce beau texte de Salvayre, histoire d’une adolescente dans un petit village espagnol prise dans la Révolution populaire et ses désenchantements sont très touchants et m’ont en tout cas permis de découvrir ce fameux Eté 36 dont parlent tous les Hemingways, Deville et consorts, ce moment splendide où l’héroïne, Montse,

«(…) entend pour la première fois de sa vie, des langues étrangères, c’est un plaisir de l’âme. Car il y a là une foule panachée de jeunes venus de tous les coins du monde pour soutenir l’armée républicaine : des Américains qui font deux fois la taille de son frère, des anglais à la peau laiteuse et aux lèvres roses (muy feos), des Italiens aux cheveux luisants, des Suisses, des Autrichiens, des Français, des Allemands, des Russes, des Hongrois, des Suédois. On parle fort (allez savoir pourquoi, l’Espagnol pense qu’il a toujours affaire  des sourds), on fume, on rit, je suis soûle, on se dit tu sans ce connaître. Et dans ce jaleo, dans ce brouhaha, quel mot formidable ma chérie !, dans ce brouhaha des discussions, des éclats de rire, de Me cago en Dios lancés à tout propos et du tintín des verres entrechoqués, une voix tout à coup s’élève, une voix grave et légèrement palpitante.(…) ».

Elle paiera cher ce seul moment qui seul survivra dans sa sénilité, effaçant les années ultérieures par son éclat et son émerveillement.

Ce que Salvayre nous dépeint, c’est la hideur d’une Eglise encore toute puissante à la tête de laquelle un Pie XI publie

« une encyclique DIVINI REDEMPTORIS afin de rompre le silence sur le péril intrinsèquement pervers qui menaçait le monde (je cite)

Ce péril menaçant, ce fléau satanique (je cite), c’était le communisme bolchevique et athée qui voulait renverser l’ordre social et saper jusque dans ses fondements la famille chrétienne »…

J’ai trouvé ces citations si stupéfiantes que je suis allée vérifier…voici donc le passage incriminé dont vous trouverez en cliquant ici l’intégralité:

« Le sort de la personne humaine et de la famille.

  1. De plus, le communisme dépouille l’homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite morale ; il enlève à la personne humaine tout ce qui constitue sa dignité, tout ce qui s’oppose moralement à l’assaut des instincts aveugles. On ne reconnaît à l’individu, en face de la collectivité, aucun des droits naturels à la personne humaine; celle-ci, dans le communisme, n’est plus qu’un rouage du système. Dans les relations des hommes entre eux, on soutient le principe de l’égalité absolue, on rejette toute hiérarchie et toute autorité établie par Dieu, y compris l’autorité des parents.

Tout ce qui existe de soi-disant autorité et subordination entre les hommes dérive de la collectivité comme de sa source première et unique. On n’accorde aux individus aucun droit de propriété sur les ressources naturelles ou sur les moyens de production, parce qu’ils sont l’origine d’autres biens, et que leur possession entraînerait la domination d’un homme sur l’autre. Voilà précisément pourquoi ce genre de propriété privée devra être radicalement détruit, comme la première source de l’esclavage économique.

  1. En refusant à la vie humaine tout caractère sacré et spirituel, une telle doctrine fait nécessairement du mariage et de la famille une institution purement conventionnelle et civile, fruit d’un système économique déterminé. On nie par conséquent l’existence d’un lien matrimonial de nature juridico-morale qui soit soustrait au bon plaisir des individus ou de la collectivité et, par suite, on rejette l’indissolubilité de ce lien. En particulier, le communisme n’admet aucun lien spécial de la femme avec la famille et le foyer.

En proclamant le principe de l’émancipation de la femme, il l’enlève à la vie domestique et au soin des enfants pour la jeter dans la vie publique et dans les travaux de la production collective au même titre que l’homme; le soin du foyer et des enfants est dévolu à la collectivité. Enfin on retire aux parents le droit de l’éducation, que l’on considère comme un droit exclusif de la communauté, c’est seulement au nom de la communauté et par délégation que les parents peuvent encore l’exercer.

Ce que deviendrait la société.

  1. Que deviendrait donc la société humaine fondée sur de tels principes matérialistes ? Elle serait une collectivité sans autre hiérarchie que celle du système économique. Elle aurait pour unique mission la production des biens par le travail collectif et pour unique fin la jouissance des biens terrestres dans un paradis où chacun ” donnerait selon ses forces et recevrait selon ses besoins “. C’est à la collectivité que le communisme reconnaît le droit ou plutôt le pouvoir discrétionnaire d’assujettir les individus au joug du travail collectif, sans égard à leur bien-être personnel, même contre leur propre volonté, et quand il le faut, par la violence. L’ordre moral aussi bien que l’ordre juridique ne serait plus, dès lors, qu’une émanation du système économique en vigueur; il ne serait fondé que sur des valeurs terrestres, changeantes et caduques.

Bref, on prétend ouvrir une ère nouvelle, inaugurer une nouvelle civilisation résultant d’une évolution aveugle : ” une humanité sans Dieu ! ”

  1. Enfin quand l’idéal collectiviste sera devenu pour tous une réalité, au terme utopique de cette évolution, où la société ne connaîtra plus les différences de classes, l’Etat politique, aujourd’hui instrument de domination des capitalistes sur les prolétaires, perdra toute sa raison d’être et ” disparaîtra de lui-même “.

Cependant, en attendant cet âge d’or, le communisme considère l’Etat et le pouvoir politique comme le moyen le plus efficace et le plus universel pour arriver à ses fins.

  1. Vénérables Frères, voilà le nouvel Evangile que le communisme bolchevique et athée prétend annoncer au monde, comme un message de salut et de rédemption ! Système rempli d’erreurs et de sophismes, opposé à la raison comme à la révélation divine: doctrine subversive de l’ordre social puisqu’elle en détruit les fondements mêmes, système qui méconnaît la véritable origine, la nature et la fin de l’Etat, ainsi que les droits de la personne humaine, sa dignité et sa liberté ».

Certes, Pie XI semble avoir voulu en 39 faire amende honorable. Il est mort avant, personne ne le saura, mais on mesure ici, aujourd’hui, dans le marasme dans lequel s’embourbe une partie de l’Islam, que les Catholiques et parmi eux mon cher Claudel (enfin…plus si cher du coup), se sont engouffrés au nom de leur bon droit traditionnel.

Cela ne vous rappelle rien cet aveuglement qu’ont eu les gouvernements français et anglais qui refusèrent au parti républicains armes et soutien ?

En tout cas, ce magnifique roman de Salvayre résonnera longtemps dans ma propre conscience, elle qui m’a fait découvrir l’histoire de cette « brigade Botwin, constituée de volontaires juifs venus de tous pays, (et qui) fut entièrement décimée ». Grâce à Lydie toujours, j’ai découvert ce livre sur cette brigade dont la devise en polonais, yiddish et espagnol s’inscrivait sur leur drapeau : « Pour votre liberté et pour la notre ».

Je vous laisse y réfléchir, mais pour ma part, Pas Pleurer n’est pas une option…c’est une impossibilité.