Adieu Vincent

J’ai énormément hésité avant de poster le texte qui va suivre. Peur de heurter sa famille c’est-à-dire mes amis les plus proches. Je m’aperçois cependant, près de deux semaines après avoir prononcé ces mots d’adieu, il m’est encore nécessaire d’accomplir cette ultime étape. Prendre congé d’un de mes plus vieux amis sur mon carnet de vie depuis plus de 10 ans …

Je crois avoir mis dans les quelques lignes qui vont suivre l’essentiel de mon incroyable et durable amitié de près d’un demi-siècle avec un charmant jeune homme qui a su rester exactement le même que dans notre enfance commune dans le 19ème arrondissement de Paris.

En relisant à l’instant le texte que j’ai écrit il y a deux ans lors de ma visite à Vincent, je m’aperçois rétrospectivement que, curieusement, c’était déjà presque une lettre d’adieu. Pourtant à ce moment-là notre ciel était infiniment serein. La vie était belle et bonne et j’étais enchantée d’avoir renoué les profonds contacts que le temps et la distance avait pu sembler immiscer entre nous, même si Vincent avait très vite pris soin d’instaurer certains rendez-vous incontournables comme la galette des rois chez mes parents ou son barbecue de l’été…

Vincent, adieu à toi, à ton insoutenable légèreté dont l’absence nous pèse infiniment….

Insoutenable légèreté de l’être….

Vincent,

Mon  parfait copain, parfait hédoniste, il va falloir que nous habituions à parler  de toi à l’imparfait et avec mélancolie …. pas facile car entre nos éclats de rires et de vie à la fin mars

et ce triste mais humainement magnifique vendredi de novembre où je t’ai dit adieu, à peine sept petits mois d’espoir et d’angoisse en dents de scie se sont écoulés. 

On n’arrive jamais à tout dire à un ami d’enfance, mais nos échanges fréquents sur FB et surtout notre tête-à-tête en Norvège nous ont permis de nous de dire l’essentiel, c’est-à-dire qu’on s’aimait de cette amitié ni totalement fraternelle ni  amicalement adulte propre aux amis d’une vie. 

Avec Vincent nous avions 12 ans et le temps ne se manifestait, pour peu qu’on évite les miroirs, que par notre capacité à enfin réaliser nos rêves. 

Vincent était un boulimique de vie. En 58 ans,  il a vécu dans l’ardent désir de déguster grands crus comme grands amis,

toujours en compagnie de Sandra et de leurs enfants 

Se sachant très atteint mais le cachant encore, il a tenu à bouleverser un plan de longue date pour que nous connaissions Cancale et sa famille de cœur. 

Le lieu et les circonstances, certes, ne prêtent pas à la légèreté et loin de moi l’idée d’effacer votre peine immense, Irène, Sandra, Alix, Grégoire, Florence et ma grande copine Anne, notre immense chagrin…

mais il ne faudrait pas que cette cérémonie  soit ce que Vincent abhorrait, triste et compassée. 

Qu’elle soit à l’image de l’adorable troupe qui a investi le salon des soins palliatifs et qui prouvait que Vincent avait la famille et les amis qu’il méritait.

Alors je vais me permettre de livrer nos petites gorgées de whisky et d’amitié. 

La première c’est Vincent se moquant de ma manière de dire  ‘au revoir´ en prenant congé dans l’ascenseur de la rue Compans, là où tout a commencé. C’est nous, dans la voiture allant à Vadale nous racontant les pires horreurs sur nos tortionnaires de profs à Bergson ou au retour lorsque nous, les enfants, exigions sous la houlette de Vincent un arrêt « soupe à la tomate » dans les stations d’autoroute. 

C’est Vincent horrifié devant mon inculture jazzistique qui me faisait découvrir tel ou tel album d’Avishai Cohen à Plaza Francia et m’a permis en un après-midi de me constituer une  playlist  à son image, que j’écoute en boucle….

Je nous revois surtout faisant la danse du sioux comme les gamins de 12 ans qu’ensemble nous n’avons jamais cessé d’être, lorsque la factrice norvégienne a apporté mes billets pour un concert avec trois jours de retard.

Vincent, je ne le vois que ceint d’une couronne des rois, ricanant de son rire si particulier, ironique et tendre, sifflant des verres de scotch, roulant à travers les fjords de Norvège, savourant de bons petits plats dans ses endroits préférés et dont, au fond, le plaisir résidait dans celui de nous voir heureux.

Jusque dans sa maladie dont il a préféré taire la gravité pour que subsiste la légèreté de nos échanges, il nous a aimés et protégés.

Il nous reste à présent à surmonter notre immense chagrin pour continuer à vivre « à la Vincent », ce gamin adorable qui a échappé  à sa pire hantise, devenir un vieux con.

Plus facile à dire qu’à faire maintenant que notre locomotive s’en est allée dans des volutes et vapeurs insouciantes.

Tu nous as facilité les adieux, Vincent, en étant depuis toujours notre petit fantôme expat aux quatre coins du monde, mais nos traditions des galettes des rois ou barbecue de l’été n’auront plus la même saveur débridée. Pour une fois, mais quelle fois, tu nous fais de la peine, mon Cœur d’Or, mais nous t’aimons dans l’insoutenable légèreté que tu ne cesseras jamais d’être…

Tu nous manques tellement….

3 Comments

  1. bon, t’es contente, tu m’as fait pleurer ! ton texte est magnifique, il rend compte de ce qui était manifestement une connivence empreinte de tendresse, d’humour, de fraternité, de partage.

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