Cette citation provient de Die Zürauer Aphorisme de Kafka, mais c’est par Wajdi Mouawad que je l’ai découverte.

La bestialité seule a droit à la parole. La légitimité des dirigeants à conduire les Etats semble être leur capacité à la brutalité. La bestialité règne. Celle du 7 octobre 2023, celle de la destruction de Gaza, de ses 43000 morts, celle que subissent les otages israéliens, celle de la colonisation de la Cisjordanie et celle, aujourd’hui, de la destruction systématique du Liban. Depuis un mois, Israël tape sur les musulmans et protège les chrétiens avec le désir de moins en moins voilé que le Liban sombre à nouveau dans une guerre civile. II suffira pour cela qu’Israël arme les milices à mesure que le Hezbollah se fissure. Nourris par un sentiment d’impunité, tous ces meurtriers, Benyamin Nétanyahou [le premier ministre israélien] en tête de ce macabre peloton, s’adonnent à une boucherie avec d’autant plus de jouissance que chacun est convaincu d être innocent, de se tenir du bon côté de la justice et d’être la pauvre victime, revendiquant pour soi le droit à la destruction impitoyable de l’autre, et qu’importent les dommages collatéraux.

C’est le sentiment d’une déshumanisation qui se pense morale. Avec la probable victoire de Donald Trump, nous allons entrer dans une ère où la violence comme mode d’expression va se dessiner comme un droit allant de Washington à Moscou, de Tel-Aviv à Téhéran, de Pékin à Washington. Le cercle se referme sur notre époque. Entre la crise climatique et la crise géopolitique, la faillite de cette époque est d’autant plus abyssale que nous élisons ceux qui voient cette faillite comme une victoire.

Nous allons devoir faire preuve d’une grande solidarité pour passer à travers le cloaque qui approche et continuer à poser des gestes, si petits soient-ils, pour sauvegarder notre rapport à l’autre. Un rapport où la bonté et l’affection, comme des insectes en voie de disparition, devront être préservées our être repollinisées plus tard. Sans doute pas de notre vivant. Pour nous, je crains qu’il soit un peu trop tard.

Mouawad, Wajdi, and Sandrine Blanchard. 2024. ‘L’exil m’a apporté le désir d’aller vers l’autre (entretien de la série Je ne serais pas arrivé là si….)’, Le Monde, 3-4 novembre 2024

Depuis le 7 octobre 2023, j’assiste, impuissante et presque muette à l’avénement d’un autre monde. Il existait certainement depuis bien plus longtemps, mais je reconnais de ma part une forme, à défaut de déni, d’optimisme. Les gens ne peuvent pas être si bornés, si peu empathiques, …je n’ose dire si antisémites mais j’en arrive à me poser certaines questions.

Dans ce blog, vous trouverez de nombreuses références à ma prise de conscience d’un véritable schisme entre une certaine diaspora et Israël. Nous sommes nombreux à estimer que la politique d’expansion religieuse sur les territoires d’un “Grand Israël” est une faute morale. Nous sommes nombreux à la dénoncer mais plus nombreux, dans certains pays, sont ceux qui soutiennent aveuglément l’Etat d’Israël sans voir que de très nombreux Israéliens s’opposent farouchement, parfois avec les pieds, à la politique actuelle d’un gouvernement extrêmiste.

Le 7 octobre a été pour beaucoup d’entre nous un moment de sidération et d’incrédulité. Pas devant la barbarie et l’inhumanité lâche d’une attaque visant précisément ceux du “Camp de la paix“, mais devant la violence de ceux qui, immédiatement, sous une forme ou une autre on dit “bien fait “.

Bien fait quoi ? de tuer des jeunes en train de danser, de brûler des bébés, de violer des femmes, de prendre en otages et d’humilier des civils ? Comment pouvoir affirmer ceci, même au nom de 70 ans de Naqba et se regarder dans un miroir ?

Dire ceci avec une certaine hauteur intellectuelle qui entend dénouer les fils d’une histoire plurimillénaire, c’est nécessairement oublier l’autre, ce que, personnellement, je ne peux pas faire. Pendant que les uns hurlaient et que les autres me vouaient aux gémonies, j’ai fait ce que j’ai pu, épaulée par une merveilleuse organisation appelée Beit of Hope

Tant que le Hamas existe, je ne vais pas m’appesantir sur notre action, mais elle correspond si parfaitement à la citation de Kafka et à l’engagement de Wajdi Mouawad que je ne peux que m’y sentir en pays de connaissance, le même pays qui m’a permis de lire avec passion Apeirogon d’un de mes auteurs adorés, Colum McCann et d’en rencontrer le 20 novembre 2022 les principaux protagonistes, Bassam Aramin et Rami Elhanan grâce à JCall, une fois de plus.

Il reste qu’il ne faut jamais ignorer la misère et la souffrance de ceux qui subissent au quotidien la mainmise du Hamas sur un territoire où j’ai souvent, avec mes amis sur place, rêvé d’aller. Ces amis qui, aujourd’hui, sont les victimes à la fois d’un régime insensé et de la répression israélienne, mais également se voient fermer toutes les portes lorsqu’ils cherchent à y échapper. Je suis donc à une place privilégiée pour assister à l’hypocrisie et à la malignité de certains, tout en admirant l’extraordinaire humanité d’une grande majorité, certes intimidée par les grandes gueules, mais qui glissent leur main dans la mienne en me disant que je ne suis pas seule.

A ceux-là, qui se reconnaitront, de la Palestine à Israël, de l’Australie aux Etats-Unis, de la Nouvelle-Zélande au Canada, de Toulouse à l’Ile d’Yeu, je veux dire à quel point vous rendez ma vie plus belle et lui donnez un sens et une saveur particulière.

Alors en ce début d’année particulièrement calamiteux de 2026 entre massacre de Bondi Beach et tragédie du Bar Le Constellation, moi, l’éternelle optimiste, je me dis que nous n’avons pas encore touché le fond mais qu’il est légitime de regarder vers la lumière qui, forcément, reviendra. J’ai eu la chance inouïe de vivre au moins 55 ans de paix. J’en souhaite autant à mes pires ennemis.

Je finirai ces vœux très particuliers par quelques nouvelles, coups de cœur et images d’un voyage en Toscane qui m’a réconciliée avec moi-même.

Dans les nouvelles, citons:

  • ma collaboration à l’ICJW, International Council of Jewish Women (les féminicides sont devenus une réalité à combattre, autant le faire parmi mes pairs) ;
  • Ma décision de commenter plus souvent les très nombreuses expos, films et opéras ici plutôt que sur Instagram ;
  • Ma promesse de continuer à développer et alimenter ma bibliographie qui est au cœur même de mon blog.

Parmi mes coups de cœur, je remercie

  • mon amie Dominique de m’avoir permis de découvrir Le Désastre de la Maison des Notables d’Amira Ghenim. Il s’agit de la saga familiale de Notables de Tunis et de tensions entre modernistes féministes et traditionalistes Tunisiens. Cela en dit très long sur la querelle du voile et de la place des femmes dans les sociétés musulmanes traditionnelles et sur un auteur Tahar Haddad, mort d’avoir eu raison trop tôt:
  • Julien Green à titre posthume pour son excellent Frère François qui m’a occupée une grande partie de cet automne. Sans être moi-même mystique, je suis toujours admirative de ces personnalités hors du commun, mais également du style de Green et de son portrait très réaliste d’une époque qui m’attire ;
  • Le magnifique Funeral Blues d’Auden redécouvert en faisant étudier le film si drôle 4 Weddings and a Funeral. Je le mettrai sur ma page Poèmes;
  • Jonathan Coe dont le Number 11 me tient en haleine. Cet auteur me restitue une enfance dans les Midlands que je croyais avoir oubliée et qui retrouve toute ses couleurs, le noms de villes, les personnages, cette Angleterre que j’adorais et qui m’habite encore ;
  • La Toscane qui me redonne goût aux couleurs. Nous avons séjourné à Sienne, mais visité plusieurs fois
    • Florence à l’occasion de l’extraordinaire exposition Beato Angelico qui vient de se terminer au Palazzo Strozzi et au Museo San Marco. La véritable raison de notre séjour toscan;
    • Sienne la médiévale si progressiste;
    • San Gimignano et ses tours,
    • Asciano, si savoureuse et son abbaye de Monte Oliveto Maggiore;
    • Les paysages sublimes des Crete, les oliviers et les cyprès,
    • Toutes les crèches, petites et grandes;
    • Florence encore avec son Duomo et ses Offices aux chefs-d’oeuvres à couper le soufle;
    • Montereggioni et ses fortifications;
    • Lucca et sa douceur de vivre
    • Livorno, patrie de mes ancêtres maternels et point de départ de notre retour avec la nouvelle de la fin d’un tyran mais aussi du droit international.

Je ne peux pas finir, ce blog sans saluer le courageux peuple iranien et surtout les Iraniennes parmi lesquelles je compte beaucoup d’amies. Forza !

À tous, Carpe Diem 🙏🏻

One response to “Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde”

  1. Main dans la main toujours mon amie. Ton texte est magnifique. 🥰

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