Je dédie ce billet d’humeur à Alain Finkielkraut qui sera reçu ce jeudi à l’Académie française. Belle reconnaissance pour une belle âme !

Bon, il est facile de critiquer lorsqu’on habite confortablement Genève et que l’on ne fait que rendre visite à sa famille, aller au théâtre pour voir des expositions et faire ses emplettes à Paris… Pourtant, Paris reste ma ville après 30 ans de Suisse où je ne suis sûrement une évadée fiscale…

Mais cela fait un moment que la rage me travaille  de voir la France se défaire de tout ce qui  faisait son exception. Le pays des livres, des idées, de l’intellectuel engagé, qui semble à présent engagé derrière son petit doigt qui dénonce sans rien résoudre…. Certes on descend encore après Charlie et l’hypercacher, on chante plus la marseillaise et l’on sort des drapeaux, chose également impossible du temps de mon adolescence post-soixante-huitarde, mais au fond que reste-t-il de notre exception culturelle hormis nos merveilleux monuments et un certain art de vivre qui perdurent et sont d’ailleurs pourfendus par les indigents de la république….

Comme l’écrit très justement toujours Alain Finkielkraut, « les individus cosmopolites que nous étions spontanément font , sous le choc de l’altérité, la découverte de leur être (…)

Lire ce très bon papier de David Fontaine dans le canard enchaîné du 20 janvier a été la goutte d’eau dans un vase déjà bien plein…


Comprenez moi, fille de parents nés en Tunisie,  certes après une errance très méditerranéenne pour la famille de mon père et une implantation quasi autochtone pour une partie de la famille de ma mère, j’ai été intégrée  à la France par mon parcours scolaire. Une brève incursion par l’école Lucien de Hirsch à Paris m’a persuadée que je n’étais pas faite pour les écoles confessionnelles et c’est au lycée Henri Bergson, l’un des plus multiculturels de Paris (et dont je découvre qu’il fait l’illustration dans le Nouvel Obs de l’article sur l’ouvrage de Gaëlle Guernalec-Levy Jamais dans ce lycée que j’ai étudié avant d’intégrer le lycée Condorcet en hypokhâgne et khagne. Plus intéressée par les garçons que par les versions, j’admets ne pas avoir été leur élément le plus brillant….il n’en est pas moins vrai que dans le collège genevois où j’enseigne actuellement, nous sommes deux à être issues  du lycée Henri Bergson ! Et je ne crois pas avoir gagné mon doctorat dans une pochette surprise….!

Alors, apprendre à quel niveau on est tombé….  du politiquement correct 

 , de la lâcheté vis-à-vis de notre tâche, du manque d’empathie envers nos propres élèves  et de leur compréhensible amoralité  

 devant notre démission en tant que système d’éducation :

Le Canard Enchaîné du 20 janvier 2017
Tout mon être élevé dans une école qui ressemblait encore à celle de Marcel Pagnol Ça insurge des sectarisme qui désormais balafre le visage de la France. Ce multiculturalisme mal compris, alors qu’il est si bien au Canada où  Trudeau junior est en passe de redonner ses lettres de noblesse à un pays tombé bien bas avec Steven Harper…. Ce communautarisme explique, j’en suis convaincu, par des automatismes qui ont rejeté une partie de la population dans une sous-catégorie aux noms issus du Coran tout comme à une autre époque Cavanna pouvait se sentir rejetée en temps que rital…. Mais ni aux États-Unis où il furent ostracisé ni en France ni ailleurs en Australie ces Retal n’ont  pris les armes contre une partie de leurs concitoyens au nom de leur identité. À quel niveau d’abjection ou de désespoir faut-il être tombé….?

Je l’ai écrit dit et redit, à l’époque où j’ai étudié dans ce lycée, nous étions tous des enfants d’immigrés  venus de la province ou de l’étranger…. Demander à quiconque d’où il ou elle venait nous aurait paru la plus grossière des impolitesses ! Nous étions tous des petits français…

Un fait est incontournable est incontestable, c’est qu’elle heure actuelle on ne quitte plus réellement l’endroit d’où on part. Rester en contact permanent, presque toucher sa famille restée au pays, y aller même pour un week-end… est une donnée  nouvelle qui explique certainement le manque d’envie sinon de s’assimiler du moins de s’intégrer. La meilleure preuve étant que 30 ans en Suisse n’ont pas changé mon identité parisienne !

En réfléchissant à toutes ces données, je suis tombée sur l’image ci-dessous diffuser sur Facebook . Pas franchement d’accord avec la citation ci-dessous , même si elle recoupe certainement la réalité contemporaine… De fait, notre nom est parfois un poids, d’autres binationalités dans un monde globalisé sont un choix, notre religion ou secte une adhésion ou non à la foi de nos ancêtres, souvent un attachement plurimillénaire à une certaine éthique plutôt qu’un comportement religieux. Quant à défendre ce que l’on a pas même choisi je pencherais plutôt pour “pourfendre au nom de ce qu’on a choisi” … Parmi nous identités multiples !

Cinq minutes après votre naissance il décide de votre nom, nationalité, religion et secte, et vous passerez le restant de votre vie à défendre quelque chose que vous n’avez même pas choisi

copyright http://www.idealistrevolution.org/

L’article L‘Antisemitisme, une histoire de famille de Smaïn Laacher dans le Monde du 23 janvier 2016, p. 11 évoque en termes non équivoques le changement qui s’opère depuis plus de 20 ans

Je résume ces changements à grands traits : d’abord, une accentuation des inégalités sociales et culturelles avec leur lot de marginalisation et de haine sociale. Ensuite, le renforcement du processus d’un entre-soi forcé, à la fois dans la famille et la ghettoïsation de l’espace public, produisant un ordre interne articulé autour du sexe, de l’ethnie et de la religion. Enfin – et on a tort de sous-estimer cette dimension géopolitique -, le ” monde arabe ” et ses turpitudes se sont invités dans les conversations et les disputes des familles issues d’Afrique du Nord (…)Dans le cas des immigrés et de leurs enfants, la religion est le dernier support auquel il est possible de s’accrocher. Mais c’est une religion sans nation, sans terre ni cadre temporel et spirituel approprié. Elle semble surtout avoir pour fonction d’affirmer bruyamment, mais de manière artificielle, une série d’appartenances politiques à des sociétés dominées ou jugées comme telles : les Arabes, les musulmans, les pays encore colonisés, etc. le ” eux ” contre le ” nous “

Cette sorte de solidarité instinctive pour les identités aliénées trouve ses formes d’expression dans la médiation de la religion et dans le soutien à la ” lutte du peuple palestinien ” hier, et de la Syrie aujourd’hui. Ce qui sépare la période des parents de celle de leurs enfants, c’est que les premiers (parents) verront et les seconds (enfants) subiront le délitement du collectif et la disparition du tissu associatif qui contribuait à créer du lien social et solidaire. Au chômage de masse, à l’ethnicisation des rapports sociaux et au démantèlement de l’Etat-providence, les groupes sociaux les plus socialement fragiles ont répondu, pour certains, par une demande de national-populisme, pour d’autres par un communautarisme artificiel.

C’est lorsqu’un jeune à Marseille, ” au nom d’Allah ” – et ce au nom de quoi est accompli cet acte doit être pris très au sérieux – et de l’organisation Etat islamique, agresse à la machette un enseignant juif parce qu’il est juif et dans un désir sans équivoque de mise à mort, que l’antisémitisme devient un acte politique assumé. Ici, nous sommes loin du ” simple ” préjugé judéophobe.

(…)C’est le ” eux ” (les groupes occupants des positions dominantes dans la société que l’on prête à la ” communauté ” juive) contre le ” nous ” : faible, sans place enviée, atomisé et sans solidarité (que l’on prête à la ” communauté ” maghrébine).

(…)C’est précocement que la langue de la maison, de l’entre-soi, s’apprend sur le mode du ” cela va de soi “. Elle est enracinée bien avant toute scolarisation. Elle est déjà là. Et sur cette langue de l’intérieur et donc de l’intériorité sont déposés les mots qui désignent les gens haïssables et les gens ” bien ” que l’on donne en exemple, ceux que l’on doit fréquenter et ceux que l’on doit impérativement éloigner de soi et des siens.

Que l’on vive dans un monde sans y appartenir (pour les parents), ou dans une société sans avoir le sentiment qu’elle est une demeure naturelle (pour les enfants), le résultat est à peu près le même : c’est être condamné à ne pas compter et à ne pas être compté dans la communauté nationale. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Il n’y a pas là seulement une désespérance de déclassé ou de désaffilié. Celui ou celle qui prend le visage du Mal (le mot doit être dit), quelqu’un de presque banal, pense que son salut ne pourra résulter que de l’élimination des ” impurs “. Dans cette aventure mortifère, le juif n’est pas seul visé. L’accompagnent tous les blasphémateurs, mécréants et profanateurs de toutes sortes. A-t-on oublié que la haine était un idéal universel ?

Étonnamment, ce qui est très français dans ce nouvel antisémitisme, c’est la haine de l’autre qui a réussi. En France, pour réussir, il faut revenir auréolé de ce que l’étranger a bien voulu nous octroyer… En témoigne le fait que la France d’après le canard s’apprêterai à soutenir la candidature au FMI de Tidjane Thiam (eh bien que l’intéressé ne se déclare pas intéressé ) dont elle ne voulait pas …sauf pour son défilé….vive la dictature des apparences) jusqu’à ce que l’Angleterre et la Suisse le porte aux nues….

Puis est arrivé l’émission Des Paroles et des Actes…d’emblée le débat s’est révélé passionnant entre un Finkielkraut brandissant le fantôme de la France de Proust et Cohn-Bendit dénonçant l’islamo-fascisme. Une allumée  avait préparé sa réplique et a bien tenté  de désarçonner  et d’insulter Alain Finkielkraut, mais l’excellente tenue générale de ce débat était d’une merveilleuse qualité et cette tentative ira dans la  poubelle, Son seul effet ayant été que je suis allé vérifier le sérieux des citations et des remarques des deux ouvrage récent câlins Finkielkraut, sans compter le Juif Imaginaire auquel je dois tant. J’ai savouré l’échange en hébreu de nous deux intervenant tout en me disant qu’il allait conforter les antisémites dans leur vision de l’omniprésence judaïque. On ne peut tout de même pas nous empêcher d’être le peuple du livre… même si je soupçonne Pujadas et France 2 d’avoir délibérément confronté ces deux hommes attachants et pleins d’humour….

Parmi les autres temps forts  (et ils furent nombreux) j’ai noté :

  • Le poignant témoignage d’un syndicaliste de la RATP dépassé par les événements
  • Le rappelle que les mères sont de première importance dans la mise en place du vivre ensemble et dans la gestion de notre coexistence. Mon mentor Benjamin Barber n’aurait pas dit mieux 
  • La reconnaissance de l’antiracisme qui a perdu la tête, sa cécité et son déni de réalité
  • Les islamistes comparé à la mafia qui tient le village et terrorisent la majorité encore trop silencieuse (Mais c’est elle qui risque le plus sa peau)
  • La construction européenne et notamment la mise en place d’un ministère européen de l’immigration pour gérer l’afflux compréhensible de malheureux. Personnellement j’aurais même suggéré le plan mondial, mais il faut pas rêver !
  • Le rappel du credo allemand impliquant le respect de l’homosexualité, l’égalité des genres, le respect des juifs, et la reconnaissance intangible de l’existence de l’État d’Israël.
  • Et surtout surtout ce cri des mères  de Montpellier appelant à plus de de têtes blondes dans les écoles de leurs enfants. Elles sont formidables et ont raison !

Et j’aimerais conclure en citant cette merveilleuse phrase et Finkielkraut :

l’identité  est faite de paysages, de monuments et d’œuvres

C’est peut-être la chose seule chose que ISIS ait compris qui s’acharne à les détruire….

Post-scriptum : ayant dicté rapidement cet article je sollicite votre indulgence pour les nombreuses fautes de frappe et promets d’y remédier …dès que possible!
Références :

Voir ma page bibliographique F pour les détails des ouvrages d’Alain Finkielkraut dont voici un avant-goût

Alain Finkielkraut, la seule exactitude, stock Paris 2015:

  

En exergue la citation de Charles Péguy, italique note conjointe sur Monsieur Descartes et la philosophie cartésienne : « ce mettre en avance, ce mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l’heure, la seule exactitude. »

 Alain Finkielkraut, l’identité malheureuse, éditions stock Paris, 2013

Il n’est pas anodin que cet ouvrage avec ce titre extrêmement forts soit dédicacé à son fils Thomas….
9 : avant-propos:?
Je suis né à Paris le 30 juin 1949. Ce qui signifie que j’ai grandi (…) Dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd’hui. (…) Dans cette France d’autres fois l’histoire devait déjà répondre de ses crimes, mais elle semblait encore porteuse de sens.
10: (…), J’ai pleinement vécu ce moment de grâce, cette interruption sabbatique de la vie courante ou les gens ne se croisaient plus mais c’est écouter et se disputer la parole.
(…)

LAACHER Smaïn, (dir.), Dictionnaire de l’immigration en France, Paris, Larousse, 2012.